Lundi 13 Janvier 2020, le Président de la République, Emmanuel Macron, réunit – certains commentateurs parlent plutôt de convocation – ses homologues du G5 Sahel afin de discuter des développements récents dans l’ouest de la bande sahélienne et de la marche à suivre pour renforcer la lutte contre les groupes djihadistes dans la sous-région. Cette réunion n’aura finalement pour but que de sommer les dirigeants africains de clarifier leur position quant à la présence de la France dans leur pays, ceci en raison d’un sentiment anti-français grandissant au sein des populations sahéliennes. Le Président Macron de son côté se contentera d’annoncer un renforcement des forces françaises au sein de l’opération Barkhane pour poursuivre la lutte contre les groupes terroristes.

Pas de changement donc, ni même de réflexion qui aurait pu aboutir à un début de réorientation stratégique pour les pays du Sahel et le “partenaire” français. Après 7 années d’opérations (Serval puis Barkhane) militaires visant à annihiler les groupes djihadistes la réunion de Pau intervenait pourtant à un moment crucial alors que les critiques contre la politique de la France au Sahel se multiplient sur fond d’impuissance à contenir les attaques djihadistes contre les bases militaires.

Selon les données d’ACLED (voir https://www.acleddata.com/2020/01/23/ten-conflicts-to-worry-about-in-2020/le Sahel abrite désormais plus de menaces multiples et mouvantes qu’en 2018: le Nigérian Boko Haram est devenu une menace régionale; Le nord du Cameroun est en proie à des violences transfrontalières; Le Tchad commence à connaître des tentatives d’insurrection dans plusieurs espaces non coordonnés; La région de Tillaberi au Niger – autrefois capable de maintenir la pression de ses frontières – se trouve désormais sur les sites d’une filiale de l’EI (Al Jazeera, 22 septembre 2019); et le Burkina Faso est plongé dans des conflits dans toutes les régions, alors que des groupes du Mali poursuivent leur empiètement dans le sud. Ce sont ces trois derniers États qui connaissent la pire violence: les taux de violence au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont doublé en 2019 par rapport à 2018.

Frontiere Mali – Burkina Faso, Octobre 2010

Il est temps pour l’ensemble des acteurs, politiques, militaro-sécuritaires, bailleurs de fonds et organisations humanitaires ou de développement, de faire le constat de l’échec d’une stratégie exclusivement militaire dans la sous-région sahélienne. Depuis Serval, il n’y a eu aucune réflexion au sein des acteurs institutionnels (les études académiques ou de groupes de réflexion – think tank – sont pourtant elles nombreuses et extrêmement bien documentées) pour un changement de direction qui prendrait en compte les causes fondamentales de la crise sahélienne. Comme ont pu le reconnaître certaines personnes haut gradés au sein de Barkhane, il n’y aura pas de succès uniquement militaire dans la zone sans une politique de développement forte. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que la réponse à la crise dite des “migrants” (il serait légalement plus juste de parler de réfugiés la plupart du temps), notamment en provenance des pays du Sahel, a été la même c’est à dire exclusive et sécuritaire.

Les éléments principaux de la crise sont pourtant bien connus: soutien des pays occidentaux à des gouvernements faibles et souvent corrompus, absence de politiques publiques aussi bien en matière de sécurité que de santé ou de développement, absence de moyens et de planification et surtout absence de l’état et des acteurs internationaux hors des zones urbaines laissant la place aux place aux groupes radicaux pour s’enraciner au sein de communautés affaiblies et avec peu de ressources.

Au bord du fleuve Niger, Mali, Juillet 2010

Quelques pistes peuvent être suivies pour infléchir le cours des choses.

Une réappropriation de l’espace humanitaire 

La réduction de l’espace humanitaire, c’est à dire la capacité des organisations internationale et agences des Nations Unies à accéder aux populations qui en ont besoin, a commencé en 2009/2010 avec les vagues d’enlèvement par Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) dans le Nord du Mali mais également en Mauritanie, au Niger et un peu plus tard au Burkina Faso. La situation ne fera que se détériorer après l’opération Serval et la mise en place de Barkhane pour la remplacer. Avec une augmentation des incidents dans les zones rurales du Mali et dans la zone dites des trois frontières les organisations humanitaires dans leur ensemble tendent à se replier dans les centres urbains et dans les zones dites “sûres” ou “accessibles”. Cette tendance est par ailleurs poussée par un environnement légal de plus en plus complexe à naviguer pour ces organisations. Pourtant, réinvestir les zones les plus sensibles et les plus touchées par l’insécurité devrait être au cœur de la stratégie du système humanitaire. Délaissées par l’ensemble des acteurs de l’aide et des acteurs gouvernementaux les populations n’ont d’autre choix que de se tourner vers les groupes radicaux qui envahissent l’espace libre – une stratégie déjà vue en Irak ou en Afghanistan.

Cette réappropriation de l’espace humanitaire passe par de nouvelles stratégie de négociation avec les différents acteurs du conflit. En dépit du cadre légal d’intervention des organisation humanitaire la conduite de négociations ayant pour but la délivrance d’aide humanitaire reste possible, y compris pour des groupes faisant l’objet de sanction internationales. Les organisations humanitaires ont su le faire en Afghanistan avec les Talibans, en Somalie avec Al Shabab, il est donc possible de le faire au Sahel mais cela nécessite un investissement en termes de ressources humaines et de temps.

La négociation avec les groupes armés semble être une piste maintenant poursuivie (bien que les échanges aient toujours existé) par les autorités locales, notamment au Mali, et les organisations humanitaires ont ici aussi leurs cartes à jouer.

Les falaises de Douentza, Mali, Juillet 2010

Une implication plus grande des acteurs locaux au sein de la réponse à la crise

Les voix entendues sur la crise sécuritaire actuelle au Sahel sont bien souvent des voix internationales. Cependant, la consultation des leaders et associations locales est primordiale pour qu’un dialogue s’établisse entre l’Etat et les habitants, mais aussi entre les militaires et les habitants, qui pourraient leur fournir les informations précieuses s’ils avaient moins peur des groupes radicaux et davantage confiance dans les forces armées.

Le Niger fait déjà des efforts: “Dans l’ouest du Niger, les marabouts, les chefs traditionnels sont très impliqués. Ils sont formés, il y a des groupes de dialogue entre les autorités traditionnelles et les autorités modernes, administratives. C’est une voie à suivre par les autres pays. Bien sûr, il faut qu’en amont les Etats mettent les moyens pour que les pays soient développés.” (voir https://www.dw.com/fr/ne-pas-oublier-les-civils-dans-la-lutte-antiterroriste-au-sahel/a-50451857)

Aeroport de Tahoua, Niger, Octobre 2010

Cela implique une révision de la politique de coopération des Etats occidentaux. Il faut revoir la logique de la coopération pour promouvoir la société civile. Un grand défi est de mieux intégrer la société civile des zones victimes de la violence dans les zones reculées et qui sont moins organisées, qui ont du mal à se faire entendre. La logique de la coopération pour le moment, ce sont toujours des programmes à court terme et pour avoir des financements. Une nouvelle approche des financements au Sahel, avec une plus grande implication des acteurs locaux de la société civile permettrait aux bailleurs de fonds, et organisations internationales, une première étape dans la mise en œuvre du “Grand Bargain” et son objectif de localisation. C’est aussi une opportunité de mise en œuvre de l’approche dite “Nexus”.

Une mise en œuvre de l’approche humanitaire – paix – développement (Nexus)

Conçu comme une réforme de l’architecture de l’aide visant au renforcement de la résilience, l’approche du nexus humanitaire-paix-développement se concrétise difficilement dans la zone sahélienne. Les interventions d’urgence mises en place dans le cadre de la crise de soudure ne se sont que trop rarement insérées dans des programmes de développement de plus long-terme (à travers le ciblage des mêmes bénéficiaires par exemple), à l’exception du Burkina Faso. Des efforts sont en cours pour rationaliser les différentes stratégies au niveau des pays (les plans de réponses humanitaires avec les Plans cadres des Nations Unies pour le Développement) et plusieurs pays du Sahel ont développé des résultats communs sur la question de l’insécurité alimentaire et des moyens d’existence, mais les mécanismes de financement restent peu flexibles.

Mali, Sevare, Juillet 2010

L’approche globale reposant notamment sur une meilleure articulation du nexus est essentielle, en particulier dans les zones les plus instables. L’objectif visé étant que les populations les plus vulnérables bénéficient rapidement de progrès significatifs à travers l’appui voire le renforcement des infrastructures, du secteur de l’éducation, de la formation et de l’employabilité des jeunes, de l’énergie et des opportunités économiques.

En Novembre 2018, Jean Pierre Lacroix, Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix déclarait « Comme toujours, la population civile paie le plus lourd tribut.  Les écoles sont fermées, les services sociaux de base ne sont plus fournis, les investissements potentiels abandonnés du fait du climat de terreur et de peur qui s’installe », une situation qui prive d’espoir une jeunesse sans perspective d’avenir et d’opportunités concrètes et fait le lit du terrorisme.  Si nous ne prenons pas rapidement des mesures fortes et coordonnées pour prévenir le terrorisme, a mis en garde le haut fonctionnaire, « ce fléau se répandra encore plus vite et encore plus loin et il sera encore plus difficile d’y faire face » (voir https://www.un.org/press/fr/2018/cs13580.doc.htm) . L’analyse, prospective à l’époque, est devenue réalité.

Pour faire face à la situation actuelle, et urgente, au Sahel toute initiative de sécurité ne peut réussir que si elle s’inscrit dans une stratégie plus globale pour la région, qui s’attaque aux causes sous-jacentes de l’instabilité tout en cherchant, avec l’ensemble des acteurs de l’aide humanitaire et au développement, d’abord des solutions politiques pour un développement socio-économique inclusif.

Mali, Sevare, Juillet 2010

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