Les récents soulèvements au Liban et en Irak constituent une évolution importante dans une région déjà troublée et politiquement fragile. Bien qu’un nouvel ordre géopolitique soit en train d’émerger, bon nombre des problèmes de la région perdurent et notamment les relations difficiles entre les États et leurs citoyens. Cette tension sous-jacente, connue sous le nom de «Arab Simmer», qui a déclenché les manifestations du printemps arabe de 2011, n’est toujours pas résolue. Les elites gouvernantes continuent de décliner et il y a un pessimisme général quant à l’avenir de la région en raison des taux de chômage élevés et du coût de la vie dans les pays non producteurs de pétrole (en particulier chez les jeunes), et d’une croissance économique atone à l’échelle régionale . Les citoyens – indépendamment de leur origine ethnique, de leur religion, de leur richesse, ou de leur statut – continuent d’exiger la mise en place de systemes de gouvernance democratique. Cependant, les États sont souvent incapables ou peu disposés à répondre aux appels en faveur de la liberté d’expression et de la liberté de réunion, de l’accès à la prise de décision, de prestations de services efficaces et de lutte contre la corruption.

La mauvaise gouvernance par des élites politiques corrompues a conduit aux soulèvements actuels au Liban et en Irak, où la population, des jeunes dans la grande majorité mais pas seulement, est descendue dans la rue pour appeler à des changements structurels dans le système de gestion de leur pays. Et cette situation crée un nouveau front inattendu pour l’Iran, déjà étranglé par les sanctions américaines, retranché dans une longue guerre en Syrie et menacé par ses voisins du Golfe.

En Irak, des manifestations ont éclaté en octobre pour protester contre la corruption perçue du gouvernement, l’insuffisance des services publics et le manque de possibilités d’emploi. Au 31 octobre, au moins 220 personnes avaient été tuées et plus de 3 500 blessées au cours des semaines de troubles suivantes. Des manifestations massives se poursuivent à Bagdad et des manifestations ont également eu lieu à Nadjaf, Karbala Diwaniyah, Nasiriyah et Bassora; des couvre-feux ont été imposés dans certaines villes et internet coupés pour tenter de limiter l’exposition via les reseaux sociaux de la répression violente.

À Beyrouth, après des jours de manifestations à travers le pays (manifestations qui ont commencé pour s’opposer à une taxation des communications WhatsApp!), des affrontements ont éclaté après qu’une foule de partisans du Hezbollah ait attaqué un camp mis en place par des manifestants antigouvernementaux dans la capitale. Le 29 octobre, le Premier ministre Saad Hariri a annoncé sa démission mais dans ce gouvernement de coalition instable, il est considéré comme le seul visage acceptable du Liban envers la communauté internationale et sa démission a plongé le pays dans une instabilité politique supplémentaire, aggravant une situation économique critique.

Dans les deux pays, l’Iran s’emploie depuis des décennies à faire des milices chiites pro-iraniennes des forces politiques importantes qui occupent désormais des positions clés dans leurs structures de pouvoir respectives. En Irak, les factions que l’Iran a parrainées en tant qu’opposants anti-Saddam dans les années 80 et 90 occupent maintenant de nombreux sieges à l’Assemblée nationale et déploient des milices qui restent largement en dehors du commandement militaire national irakien. Au Liban, l’Iran a fait du Hezbollah libanais une force majeure de la politique libanaise, avec trois sièges ministériels et, avec ses alliés, une proportion importante de sièges au Parlement libanais.

Si les manifestations en Irak et au Liban n’ont pas commencé spécifiquement contre l’Iran, c’est ainsi qu’elles tournent maintenant, créant un nouveau front politique pour l’Iran dans des pays essentiels à sa stratégie régionale et internationale.

Au Liban, des chiites dans les bastions du Hezbollah ont manifesté contre le Hezbollah et son chef, Hasan Nasrallah, accusant le parti de Dieu d’etre enracinés dans la corruption et la mauvaise gestion gouvernementales. En Irak, les manifestants ont clame la nécessité de réduire l’influence iranienne et on d’incendie le consulat iranien à Karbala tout en abattant des banderoles représentant le chef suprême iranien Ali Khamene’i et d’autres personnalités politiques iraniennes.

Les dirigeants iraniens reconnaissent que ces troubles constituent une menace pour les investissements importants de l’Iran dans l’extension de son influence dans toute la région. Après une première période d’incertitude, l’Iran est décisivement passé à l’action pour minimiser les changements dans la structure politique et le leadership des deux pays, alimentant ainsi les manifestations.

Une telle tension entre les populations du Liban et de l’Irak et la puissance iranienne menace le mouvement social et populaire et les réformes potentielles . En Irak, où la fragmentation confessionnelle de la population est déjà élevée, il existe un risque important de violence impliquant les milices pro-iraniennes. Les principales forces de mobilisation populaire ont exprimé un certain niveau de compréhension pour les revendications des manifestants mais ont également averti qu’elles interviendraient au cas où la situation se détériorerait davantage; une menace claire pour les manifestants. Au Liban, le Hezbollah devra naviguer avec soin dans les négociations politiques en cours et essayer de limiter l’insatisfaction populaire au sein de sa propre base électorale.

Mais une plus grande instabilité pourrait venir des puissances internationales en dehors de la région. Les États-Unis pourraient voir une nouvelle occasion dans ces manifestations de déstabiliser davantage et d’essayer d’affaiblir la position iranienne dans la région. L’ambassade américaine en Irak a déjà exprimé un certain niveau de soutien aux revendications populaires et a appelé le gouvernement à répondre à ces revendications. La récupération politique de ce mouvement par les États-Unis, ou toute puissance extérieure, ne fera que priver la population libanaise et irakienne de leur mouvement de réforme politique et en fera une carte géopolitique dans le Grand Jeu du Moyen-Orient au sens large; ce ne serait alors que la fin des aspirations populaires.

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