Téhéran – Washington vers un nouvel affrontement au Moyen-Orient

Les États-Unis viennent de déployer le porte-avions USS Abraham Lincoln et un groupe de bombardiers dans le golfe Persique (déploiement planifié avant l’annonce de John Bolton), ce que le gouvernement Trump considère comme un message clair et sans équivoque au régime Iranien. Cela fait suite à un cycle de violence de 24 heures à Gaza et à des tensions accrues en Irak, en Syrie et dans toute la région, où les politiques américaine et iranienne se heurtent dangereusement. Au cours des derniers jours, nous avons assisté à cette dynamique dangereuse à Gaza, où les forces Israéliennes et le Hamas soutenues respectivement par les américains et l’Iran se sont engagés dans un affrontement « localisé » qui aurait facilement pu dégénérer en un conflit beaucoup plus vaste.

Après deux ans et demi de mandat, la politique iranienne de l’administration Trump commence à faire mouche, et Téhéran réagit. Les tensions régionales s’intensifient. Les exportations de pétrole iranien ont été plus difficiles en raison de la politique américaine de “pression maximale” contre Téhéran. L’Iran produit aujourd’hui environ 1,1 millions de barils, contre 2,5 millions en 2011, lorsque les États-Unis ont commencé à freiner les exportations de pétrole iranien. Cela fait partie d’un effort plus vaste visant à couper l’Iran des sources lucratives de devises fortes. Huit pays ont été exemptés, dont la Chine, l’Inde, la Turquie, le Japon, la Corée du Sud et l’Italie, mais seuls Taiwan et la Grèce se sont complètement arrêtés et le flou persiste quant à la situation de l’Irak, pays extrêmement dépendant de l’Iran pour son approvisionnement énergétique. Les autorités iraniennes ont elles insisté sur le fait qu’elles fermeraient le détroit d’Hormuz si cette pression se maintient; fermeture qui pourrait entraîner un conflit régional et international.

L’expansion Iranienne

Dans toute la région, l’Iran continue d’exercer son influence par le biais de relais politiques et de milices, du Hezbollah au Liban aux Unités de mobilisation populaires en Irak (UMP), en soutenant les Houthis au Yémen et en parrainant des réseaux en Afghanistan et au Pakistan. Téhéran étend également activement le champs d’action du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique – la Force Qods dirigée par le General Soleimani – via les factions armées dans la région, qui font partie de « l’axe de résistance » de Téhéran, allant d’Oman à l’Irak et à la Syrie et jusqu’aux rives orientales du Liban.

Le mois dernier, le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC) a été officiellement désigné par le gouvernement américain comme une organisation terroriste étrangère (FTO), ce qui est habituellement réservé aux groupes armés non-étatiques. En réponse, l’Assemblée consultative iranienne a voté en faveur de la désignation des forces américaines au Moyen-Orient et en Asie occidentale en tant qu’organisation terroriste et les autorités iranienne ont déclaré tout soutien au commandement central américain (CENTCOM) comme un acte de terrorisme contre l’Iran, faisant des forces américaines et leurs alliés une cible légitime pour tous les groupe armes supportés par l’Iran.

Alors que cette désignation comme groupe terroriste par les autorités américaines aura probablement peu ou pas d’impact sur les opérations du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique ou sur les groupes qu’il supporte, l’administration Trump promet pour le moment d’être plus proactive en prévoyant des sanctions dans les mois à venir ciblant les entreprises et les institutions financières afin d’étouffer les échanges commerciaux avec l’Iran, des ventes pétrochimiques iraniennes à Singapour aux ventes de biens de consommation en Afghanistan.

Cet étouffement politique, diplomatique et économique de l’Iran ne peut que pousser ses dirigeants vers une réponse tactique et plus probablement via ses satellites dans la région et non à un changement de régime comme semblait l’espérer l’administration américaine.

Syrie – La guerre géopolitique

Avec la guerre contre le califat gagné, la bataille pour le contrôle géopolitique fait rage en Syrie. Alors que les ambitions de la Turquie d’établir une zone de sécurité dans le nord de la Syrie ont été contrées ou contenues par l’ensemble des acteurs internationaux dans le conflit, Téhéran et Moscou agissent rapidement pour exercer davantage d’effet de levier et consolider leurs gains sur le terrain. L’Iran et la Russie considèrent la survie du régime syrien comme un témoignage de leur capacité à atteindre des objectifs politiques dans le monde arabe grâce à une politique étrangère audacieuse et une victoire contre la puissance Saoudienne dans la région. En parallèle, les États-Unis ont moins d’influence en Syrie depuis le début de la guerre civile en 2011 et continuent de perdre le peu d’influence qui leur restait en raison des changements de politiques initiés par Trump en ce qui concerne la présence des forces américaines dans le nord-est. La Syrie constitue aujourd’hui un potentiel terrain d’affrontements entre l’axe Américano-Israélien et l’axe Iranien de plus en plus enraciné dans le pays.

L’Iran en Irak

L’Iran poursuit une stratégie en Irak similaire à celle qu’il avait utilisée au Liban, où il a fait du Hezbollah libanais une force militaire et politique majeure. Le Hezbollah est devenu un « faiseur de roi », déterminant qui occupe les postes de direction clés du gouvernement libanais. De même, avec l’assistance considérable apportée par l’Iran, plusieurs milices irakiennes et leurs commandants apparaissent comme des facteurs majeurs de la politique irakienne. Pour assurer leur influence croissante, l’Iran fait pression pour la nomination d’un ministre de l’Intérieur qui n’appliquerait pas de manière stricte les lois limitant l’influence des milices. On estime à environ 100 000 le nombre de miliciens chiites irakiens, appelés collectivement unités de mobilisation populaire (UMP), dont la plupart appartiennent à des groupes soutenus par l’Iran. Bien que le soi-disant État islamique ait été déclaré « vaincu » en Irak fin 2017 et qu’en dépit d’une loi de 2016 obligeant les milices à se fondre dans la structure de commandement militaire national, les milices chiites irakiennes soutenues par l’Iran ont conservé leur statut, leurs capacités militaires et leur structure de commandement; comme le Hezbollah au Liban.

Les milices chiites confèrent à Téhéran un poids considérable sur le leadership irakien, mais aussi contre les États-Unis. L’Iran a demandé à ses alliés de plaider en faveur du retrait des troupes américaines d’Irak et fourni à certains de ces groupes des missiles balistiques à courte distance dont la portée pourrait atteindre Riyad s’ils étaient tirés du sud de l’Irak. Enfin l’Iran a déployé des membres de la Force Qods (IRGC-QF), l’armée du mouvement pour le soutien aux alliés régionaux, en Irak pour conseiller les milices irakiennes et organiser les expéditions d’armes. L’Iran fournirait plus de 100 millions de dollars par an d’équipement aux milices irakiennes, avec des chiffres pouvant atteindre 1 milliard de dollars par an immédiatement après l’offensive de l’État islamique en 2014 en Irak.

La dynamique actuelle entre l’Iran et les États-Unis affaiblit un peu plus les pays du Moyen Orient fragilisés économiquement et socialement et accroît les tensions entre les différentes puissances de la région. Elle pousse à l’armement de milices qui participent à la désintégration des liens sociaux et à l’accroissement des conflits entre communautés. Plus encore, cette dynamique prépare le terrain d’une potentielle nouvelle guerre du Golfe.

Et derrière tout cela, il y a le fait que l’intervention américaine dans la région n’a finalement pas atteint ses objectifs politiques et a entraîné le retrait de la force principale américaine, ne laissant que des forces limitées poursuivant des objectifs eux aussi très limités. Sans une force mondiale imposante, la région s’est réorganisée, comme l’espéraient les États-Unis, mais le réaménagement a placé l’Iran dans une position puissante, ce que les États-Unis n’ont certainement pas voulu. Anticipant que l’Iran essaiera de s’attaquer à la nouvelle coalition anti-iranienne, les États-Unis tentent de réaffirmer leur pouvoir sans redéployer leurs forces terrestres. En fin de compte, les Israéliens, les Saoudiens et les Turcs (jusque-là ignorés) ont plus en jeu que les États-Unis et doivent donc prendre des risques, dans les deux sens.

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