Yémen: quelles perspectives de paix dans un conflit fragmenté

Après des semaines d’attention internationale et médiatique, l’assassinat de Jamal Khashoggi continue de générer des répercussions multiples et notamment un consensus international croissant selon lequel le moment est venu de faire pression pour que cessent les interventions de la coalition saoudienne et le conflit au Yémen. En dépit des résistances de l’administration Trump, le Sénat américain est en passe de voter un arrêt complet du soutien aux opérations militaires saoudiennes et émiraties au Yémen. Le soutien bipartite au Sénat pour réduire l’appui à la coalition entraînera une pression supplémentaire importante sur l’administration Trump au cours des prochaines semaines alors que d’autres pays tels que la Turquie, le Pakistan et la Chine sont devenus plus proactifs, offrant de jouer un rôle de médiateur dans la négociation de la fin de la guerre; propositions essentiellement symboliques.

L’apparition d’un changement de politique américaine sur la guerre au Yémen a relancé les efforts en vue d’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Yémen. Les déclarations des Houthis et d’autres acteurs ont donné l’impression que toute nouvelle consultation de paix organisée par l’Envoyé spécial des Nations Unies, Martin Griffiths, devrait être précédée d’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies. Selon différentes sources la résolution, préparée par la Grande Bretagne, devait être “plus souple” que la précédente résolution 2216 du Conseil de sécurité, qui faisait peser la fin du conflit principalement sur les Houthis et se focalisait sur la situation humanitaire. Le projet de resolution etait pret et a même circulé entre le etats membres du Conseil de Sécurité avant de faire l’objet d’un opposition forte de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabe Unis (EAU), principles forces de la coalition soutenant le régime, internationalement  reconnu, de  Abdu Rabo Mansour Hadi.

Cet échec du Conseil de Sécurité sur une nouvelle résolution pour la situation au Yémen n’a pas empêché l’envoyé spécial de l’ONU de poursuivre ses efforts pour amener les principaux belligérants autour de la table des négociations et Martin Griffiths s’est finalement rendu à Sana’a, capitale du Yémen sous contrôle des Houthis et de leur allié du GCP, pour s’assurer de la présence d’une délégation Houthis en Suède. Les discussions qui ont commencé jeudi 6 décembre entre les deux délégations, par l’intermédiaire des diplomates onusiens, porte essentiellement sur les mesures dites de confiance telles que l’échange des prisonniers de guerre, mais également sur la situation du port de Hodeidah et sur la stabilité de la monnaie nationale, le Ryial.

Ces discussions, essentielles à de potentielles avancées vers un accord de paix, ne sont pas les premières depuis l’internationalisation du conflit en 2015. Depuis 2015, plusieurs séries de pourparlers de paix ont échoué; les pourparlers à Genève en mai 2015, les pourparlers au Koweït en avril 2016 et les pourparlers à Genève de septembre dernier, qui se sont terminés avant même d’avoir commencé. Ces différents échecs ont certainement participé à renforcer la crise de confiance entre les parties au conflit, d’autant plus que tous les accords signés par les Houthis depuis 2004 n’ont généralement pas été suivis d’effets.

Mais si les discussions en cours en Suède ont peu de chances d’aboutir à une amélioration concrète des conditions de vie pour la population Yéménite, et ce même dans l’éventualité d’un accord entre les parties sur des “mesures de confiance”, c’est avant tout en raison du fait que le conflit a échappé aux acteurs Yéménites au profit d’acteurs régionaux et internationaux dont les objectifs s’avèrent principalement économiques et géopolitiques.

Les Emirats et Dubai Port World (DPW)

Au cours de la dernière décennie, les Émirats arabes unis ont de plus en plus projete leur puissance vers le continent africain et à l’intérieur de la péninsule arabique. Jusqu’à une période récente, ce déploiement était passé relativement inaperçu. En mars 2015, cependant, Abu Dhabi a rejoint Riyad dans son intervention militaire au Yémen. La capacité militaire étonnamment grande des EAU, comparée à sa taille relativement petite, a contribué à remettre en question la pertinence de la “théorie des petits États” proposée par certaines écoles de pensée en relations internationales. Alors que les EAU avaient construit leur réputation d’être un centre financier régional et un pôle commercial international, ils représentent désormais une puissance militaire en augmentation dans une région de plus en plus militarisée.

Abu Dhabi se trouve dans la géographie de trois points de passage majeurs du commerce mondial du pétrole: le détroit d’Ormuz, le détroit de Bab al Mandeb et le canal de Suez. La situation naturelle des EAU leur confère un contrôle partagé, avec l’Iran et Oman, sur le détroit d’Ormuz. Le canal de Suez et le détroit de Bab al Mandeb, qui assurent le passage des hydrocarbures entre la mer Méditerranée et l’océan Indien, sont situés de l’autre côté de la péninsule. La mer Rouge, voie navigable située entre ces deux points de passage, héberge les deux tiers du commerce maritime mondial. En plus de protéger ses propres intérêts économiques, la projection d’Abou Dhabi sur l’autre côté de la péninsule est également un moyen de se positionner comme l’un des principaux acteurs du commerce international.

À cet effet, la Fédération a créé Dubai Port World en 2005, à la suite de la fusion de Dubai Ports Authority et de Dubai Ports International. Depuis, la société est devenue l’un des principaux opérateurs portuaires au monde et «l’un des instruments de la stratégie d’affirmation globale des EAU». À ce jour, il exploite et gère parfois les ports de Bossaso au Puntland, de Berbera au Somaliland, de Doraleh à Djibouti, de Jeddah en Arabie saoudite et d’Ain Sukhna en Égypte, situés au bord du golfe de Suez. Bien que DP World n’exploite pas officiellement les ports de Mukalla et d’Aden sur la côte sud du Yémen, ils sont effectivement contrôlés par les Émirats arabes unis. Par ailleurs, l’objectif de contrôle économique Émirati des principaux points de passage de la mer rouge, s’illustre parfaitement par la prise de contrôle de l’île Yéménite de Socotra le 30 avril 2018 par les forces emiraties alors que l’île n’avait jusqu’alors échappé au conflit. Cette “invasion” emiratis a suscité de vives critiques, y compris de la part du gouvernement du Yémen considérant cette opération comme une occupation illégale de l’île. La crise sera finalement résolue après l’intervention de l’Arabie Saoudite mais d’après plusieurs sources locales, les forces emiratis aurait conclu des accords avec les leaders de tribus locales et achetes des terres autour de la zone portuaire de Socotra.

Si les Emirat Arabe Unis habituellement justifie leur intervention par la lutte contre Al Qaïda dans la région, ce qui est d’autant plus douteux que les forces emiratis ont intégré des combattants d’Al Qaida dans les rangs des milices qu’ils supportent, les intérêts économiques des emirats et l’opposition à l’expansion iranienne semble plus prioritaire que la lutte contre le terrorisme.

L’Arabie Saoudite et l’exportation du pétrole

Si environ 4 millions de barils de pétrole sont exportés chaque jour via le port de Yanbu, à 300 kilomètres au nord de Jeddah, l’Arabie Saoudite dépend encore largement de la stabilité du détroit d’Ormuz pour ses exportations de pétrole. Le détroit d’Ormuz, large de 40 km, situé dans les eaux territoriales d’Oman, voit passer environ 30% des flux mondiaux de pétrole et concentre l’attention du monde entier car sa fermeture aurait des conséquences dramatiques pour l’économie mondiale. Si certains oléoducs saoudiens permettent de le contourner c’est à un débit bien plus faible. Or l’Iran menace régulièrement de passer à l’acte, provoquant en 2012 le déploiement d’une flottille comprenant un groupe de trois porte-avions états-uniens, un destroyer et plusieurs frégates britanniques ainsi qu’une frégate française.

L’Iran, sous la pression des nouvelles sanctions américaines, cherche actuellement à basculer l’exportation de son pétrole du terminal pétrolier de l’île de Kharg vers le port de Bandar-e Jask sur la mer d’Oman en non plus sur le Golfe persique. Il en est de même pour l’Arabie Saoudite qui cherche depuis plusieurs années à sécuriser ses exportations pétrolière hors de toute zone d’influence iranienne. Dans un premier temps, le royaume saoudien s’est tourné vers les ports du Sultanat d’Oman mais il semble que ces dernière années le royaume ait trouvé le Sultanat, qui joue un rôle important d’intermédiaire avec les Houthis dans le conflit yéménite, trop souple ou flexible avec le pouvoir iranien. De fait le Sultanat, qui occupe une place particulière dans la péninsule arabique, a toujours cherché à maintenir des relations équilibrées avec les grandes puissance de la région.

Dans ces circonstances, le Yémen offre un débouché stratégique pour le royaume saoudien qui envisage dorénavant la construction de pipeline pour l’exportation de son pétrole via les ports du Yémen. Les forces saoudiennes ont notamment privilégier la reconquête sur les Houthis, puis la sécurisation des provinces pétrolières de Shabwa, Marib de l’Hadramout. Une partie de l’administration Hadi, soutenue par la coalition, s’est d’ailleurs installé dans la ville de Marib; ville de 400.000 habitants avant le conflit et qui a aujourd’hui explosé et compte plusieurs millions d’habitants. Au mois d’août, le Gouvernement du Yémen a d’ailleurs annoncé la reprise des exportations de pétrole, sous la haute surveillance de l’allié saoudien.

D’après différentes sources, l’Arabie Saoudite a par ailleurs commencé la construction d’un pipeline dans la province d’al-Mahra entraînant des manifestations et l’arrestation de Ali bin Salem al-Huraizy ancien gouverneur adjoint de la province qui avait appelé les résidents à s’opposer au projet de pipeline et expliquant que “nous sentons que la situation est extrêmement complexe en ce moment parce que le gouvernement légitime est pris en otage par la coalition [saoudienne]”.

On comprend dès lors mieux l’intérêt de la coalition Saoudo-Émirati pour le port de Hodeidah qui constitue l’infrastructure portuaire la plus importante du pays. Il semble ainsi peu probable que la coalition soit prête à laisser le contrôle du port aux Nations Unies, solution que la délégation Houthis en Suède semble prête à accepter. Les enjeux du conflit dépassent maintenant largement les frontières du pays et les acteurs locaux, Houthis, sécessionnistes au Sud ou gouvernement reconnu par la communauté internationale, ont perdu leur capacité de décisions sans l’aval de leur soutiens internationaux. La coalition peut certainement s’accommoder d’un statu quo a partir du moment où les Houthis auront quitté le port de Hodeidah et jusqu’à ce que des discussions avancent vers un potentiel statut fédéral du Yémen. D’ici là le royaume saoudien et les emirats auront consolidé leur emprise sur la péninsule arabique et assure une certaine stabilité à leur économie de rente pétrolière, tout cela au détriment des populations rurales et pauvres du Yémen.

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